Le docteur Bernard Marc, médecin légiste et expert judiciaire, se souvient bien de Jeanne (le prénom a été changé). Il a rencontré cette mère de famille de 45 ans en mai 2024, lorsqu'elle a déposé plainte contre son ex-mari pour violences, viols et violences sur mineur. C'est lui qui l'a examinée et l'a aidée à comprendre ce qu'elle avait vécu. « Elle a subi la même chose que Gisèle Pelicot », résume-t-il.
« C'est typiquement une illustration du contrôle coercitif. Cette femme était sous l'emprise de son ex-mari. Son récit peut paraître étonnant pour les non avertis et pourtant… À l'unité médico-judiciaire de Compiègne (Oise), en 2025, un quart des violences conjugales que nous avons prises en charge concernait des viols. C'est inédit et ça ira en empirant, malheureusement. »
Une rencontre sur une application et des mensonges
En avril 2018, Jeanne se remet péniblement de la séparation d'avec le père de ses deux enfants. Elle rencontre alors Cyril (le prénom a été changé), via une application. « J'étais pourtant loin d'être naïve. Je dirigeais une équipe d'une trentaine d'hommes dans mon travail… » Au bout de six mois, elle se rend néanmoins compte de ses mensonges, découvre que son compagnon a six enfants et qu'il est toujours en couple. « Il avait toujours réponse à tout et tout était crédible, poursuit-elle. Il était charmant, attentionné et est rapidement venu vivre chez moi. Je me suis retrouvée à la tête d'une famille de 8 enfants (avec les deux siens, une fille et un fils). Je payais tout car il était interdit bancaire, mais je vivais une vraie lune de miel avec lui. C'était l'homme de mes rêves. »
Une lune de miel qui vire au cauchemar
Rapidement, le gentleman s'avère avoir un appétit sexuel hors norme. Il commence par lui envoyer des colis avec des jouets intimes et, même si elle n'adhère pas, elle veut lui faire plaisir. « La première année, il était doux. » Elle découvrira plus tard qu'il avait de nombreuses maîtresses. En 2019, Jeanne tombe malade. « Le soir, il me faisait m'asseoir sur le canapé, me coulait un bain et m'apportait un verre de vin, un café ou une tisane pour que je me détende après ma journée de travail. » Jeanne le trouve prévenant. « Je dormais 16 heures par nuit. Je me réveillais avec des bleus sur les cuisses, des saignements interminables qui duraient parfois plusieurs semaines, j'enchaînais les problèmes gynécologiques, les pertes d'équilibre, de mémoire. J'ai consulté de nombreux médecins, mais pour eux, c'était un burn-out. »
Pour le Dr Marc, pas du tout : elle aurait été victime de soumission chimique. « Si les professionnels consultés ne lui ont pas posé les bonnes questions, rien n'a pu être fait à temps pour le prouver, précise le spécialiste. Beaucoup d'abus sexuels sont commis avec des prises d'alcool ou des tranquillisants, souvent prescrits à la victime, mais administrés en surdose par le conjoint pour avoir un contrôle total. »
Violences physiques et sexuelles sous emprise
En 2022, le couple se marie et achète une maison près de Compiègne. Le cauchemar s'accentue. Le fils de Jeanne aurait même subi des violences physiques. « Il l'attrapait au cou et le soulevait. Ses enfants, à lui, obéissaient dès qu'il claquait des doigts. On vivait dans un climat de terreur. » La nuit, dans l'intimité de la chambre, la violence règne aussi. « Je me faisais réveiller en pleine nuit par une pénétration, Je voulais juste dormir… Puis, il a été de plus en plus distant, ne me parlait plus que de sexe. Je recevais 50 à 100 textos pornos par jour. Il voulait que j'excite d'autres hommes par message. J'ai fini par le faire, mais j'ai toujours refusé d'aller en rencontrer, même s'il avait programmé des rendez-vous sur des bords de route avec des inconnus. » Cette situation s'éternise pendant un an et demi. « À l'été 2023, les viols étaient de plus en plus violents et c'était partout, en voiture, en forêt, relate Jeanne. Je ne le reconnaissais plus, mais je l'aimais encore. J'espérais retrouver l'homme que j'ai connu la première année. »
Le divorce et l'escalade des violences
En septembre 2023, Jeanne finit par demander le divorce. En attendant qu'il soit prononcé, la cohabitation est douloureuse. Les violences s'accentuent. Un jour, Cyril aurait tenté d'étrangler sa propre fille de 11 ans. « J'ai cru qu'il allait la tuer avant que je n'aie le temps de l'arrêter. Il m'a cassé un os de la main, m'a étranglée aussi, donnée des coups de poing. » En parallèle, la fille de Jeanne, collégienne, va de plus en plus mal. « Elle s'est déscolarisée, a été hospitalisée et, comme moi, elle avait peur la nuit, détaille la mère de famille. Après la plainte et après des entretiens avec des enquêteurs spécialisés, j'ai appris qu'elle s'était réveillée plusieurs fois dans un état second sur notre lit conjugal. Elle a dit qu'il m'avait violée devant elle quand elle avait 12 ans. »
L'échec de la justice classique
Suite au dépôt de plainte, des lésions compatibles avec de viols ont bien été constatées sur l'adolescente, mais là encore, impossibles à dater… et donc impossible de prouver quoi que ce soit. Placé en garde à vue, Cyril n'a pas été poursuivi pour les violences sexuelles. « Le système judiciaire ne sait pas comment traiter cette histoire, analyse le Dr Marc. Je crois ce qu'elle raconte, mais je ne peux pas apporter toutes les preuves, elles sont venues trop tard, comme pour beaucoup de victimes car elles n'ont pas été bien orientées à l'époque. »
Plus de traces dans le sang, les cheveux ou les urines, lésions trop anciennes et difficiles à dater… « Les parquets sont obligés de classer sans suite et c'est la double peine pour les victimes, soupire le médecin légiste. En cour criminelle, le dossier ne tiendrait pas. Le viol conjugal a été pénalisé récemment parce qu'il est en hausse, malheureusement de nombreuses femmes trouvent encore ça normal et s'y soumettent. Quand elles réalisent, il est trop tard. »
Un combat pour que la parole de sa fille soit entendue
Maigre consolation pour Jeanne, son ancien mari sera jugé début septembre, au tribunal de Compiègne, pour les violences physiques qu'il aurait commises sur elle et son fils. Une toute petite partie de ce qu'elle dit avoir subi. « Moi, encore, je suis prête à tourner la page, conclut-elle. Mais ma fille a le droit à ce que sa parole soit entendue. Et là, on la condamne au silence. » Si son ex-mari doit être jugé en septembre pour des violences physiques, Jeanne se bat aujourd'hui pour que les deux plaintes pour violences sexuelles, classées sans suite, déposées en mai 2024 pour elle et février 2025 pour sa fille adolescente, soient entendues par la justice. Elle se rend tous les lundis devant le tribunal de Compiègne, avec d'autres femmes qui exigent une loi-cadre contre les violences faites aux femmes et aux enfants. Son avocate vient de déposer une nouvelle plainte avec constitution de partie civile auprès d'un juge d'instruction pour tenter de rouvrir le dossier. En attendant, Jeanne remue ciel et terre jusqu'à parler au grand jour de ce qu'elle a subi des années durant.
Le docteur Bernard Marc insiste sur l'importance de détecter ces violences invisibles. « Ici, on ne trouve pas d'œil au beurre noir, pas de traces visibles, soupire le médecin. La culture de la pornographie se banalisant, cela entraîne ces situations dramatiques. » Il rappelle que la soumission chimique est un phénomène sous-estimé. « Si les professionnels consultés ne lui ont pas posé les bonnes questions, rien n'a pu être fait à temps pour le prouver. Beaucoup d'abus sexuels sont commis avec des prises d'alcool ou des tranquillisants, souvent prescrits à la victime, mais administrés en surdose par le conjoint pour avoir un contrôle total. » Ce témoignage poignant, qui fait écho à l'affaire Gisèle Pelicot, met en lumière les difficultés des victimes de violences conjugales à obtenir justice face à des preuves souvent difficiles à établir.
Source: leparisien.fr News